Prononcez le nom de Slava Polunin devant n’importe quel Russe de 7 à 97 ans. Et observez la réaction. Dire que dans son pays Slava est une légende est encore un peu en dessous de la réalité. Ses numéros de clowns ont été vus à la télévision, depuis trente ans, par des millions de spectateurs. Les places pour ses spectacles s’arrachent au marché noir, souvent pour l’équivalent de 1 000 euros. Le fondateur de la fameuse troupe des Licedei n’est pas seulement un clown de génie. Il fait partie, à 59 ans, de ces rares artistes qui incarnent l’histoire de leur pays. (…)

Article paru le 21 décembre 2009

Le monde portrait 21/12/2009

(…) Derrière son nez rouge, dans sa combinaison jaune trop grande, il a renvoyé aux Russes, en miroir, leurs désirs de liberté sous la chape brejnévienne, puis leurs espoirs et leurs interrogations dans la Russie postsoviétique du début des années 1990.

En France, on le connaît mal. Son célèbre Snowshow bourlingue dans le monde entier depuis quinze ans, sans passer par l’Hexagone. Jusqu’à ce qu’un autre poète du chapiteau, Stéphane Ricordel, ancien trapéziste des Arts Sauts, aujourd’hui à la tête d’un Théâtre Silvia-Montfort réenchanté, fasse des pieds et des mains pour montrer enfin au public parisien ce spectacle rêveur et magique.

Slava vit pourtant en France plusieurs mois dans l’année, depuis le tournant de l’an 2000. Pour aller le voir dans son château de conte de fées, il faut filer à travers la Seine-et-Marne, entre bois, rivières et zones industrielles. « J’ai un chapiteau à Londres, une roulotte à New York, un bateau à Moscou et un moulin à Crécy-la-Chapelle », sourit cet anarchiste doux en ouvrant le portail démesuré de son antre enchanté, à la fois atelier, laboratoire et repos du guerrier.

Pendant des années, sa vie a tenu dans une remorque de 15 mètres cubes. Au moulin, derrière les murs jaune vif – sa couleur fétiche -, il y a des bibliothèques taillées à même les arbres, des chambres d’enfants sorties d’Alice au pays des merveilles, des lits comme des nids ou des bulles. Des plantes qui semblent poursuivre leur croissance à travers les murs, de manière mystérieuse.

Son utopie, Slava a commencé à la bâtir très tôt, à Novossil, une toute petite ville à 300 km de Moscou, dans les années 1950. Son père était directeur du kolkhoze. C’était encore une Russie à la Tchekhov, boueuse – « On vivait les bottes vissées aux pieds » -, avec les champs et les bois au bout de la rue. Les mômes construisaient des cabanes dans les arbres, comme autant de rêves. Il y avait un cinéma. Et un poste de télévision pour toute la rue. « Il fallait grimper dans un arbre pour apercevoir quelque chose », se souvient Slava. Images des films de Chaplin, inoubliables. Un jour de l’année 1964, il a 14 ans, il voit le mime Marceau. Et décide qu’il ne fera rien d’autre de sa vie : raconter aux gens des histoires muettes, drôles et bouleversantes.

A 17 ans, il file à Leningrad. Prétexte : d’improbables études d’économie. En fait, il devient un pur « Leningrad cow-boy », un pilier du milieu underground, qui danse le rock jusqu’à l’aube dans les soirées clandestines, et commence à travailler des petits numéros de pantomime déjantée. Marcel Marceau vient souvent en Russie. A chaque fois, Slava est là, s’intègre à l’équipe du maître pour un petit boulot. « Cela m’a permis de voir ses spectacles des centaines de fois. Son sens de la comédie muette me fascinait. »

En ce début des années 1970 où – la parenthèse Khrouchtchev définitivement fermée – la chape de plomb retombe sur la vie culturelle soviétique, Slava Polunin et ses compagnons commencent à se tailler un franc succès avec leur petit music-hall qui stylise sans mots l’absurdité de la vie quotidienne. Ils sont toujours amateurs – ils ne deviendront professionnels qu’en 1978 -, mais déjà célèbres à travers le pays. Ils sont un des rares espaces d’expression que l’on ne peut pas museler : « Le silence permettait tout. On ne pouvait pas nous contrôler, puisque nous ne disions rien. »

En 1980, Slava arrête le mime. Il a l’intuition que le statut de clown lui permettra « d’aller plus loin dans l’expression de la liberté ». En trois jours, il trouve son personnage, son Assissai drôle et touchant, poétique et anarchique, en combinaison jaune et énormes chaussons en peluche rouge. Il ouvre le premier théâtre de clowns en Russie, qui est aussi le premier théâtre libre, fonctionnant sans subvention de l’Etat. Mais il se débrouille pour être toujours invité dans les événements officiels.

Le vent de liberté qu’il fait souffler avec sa troupe des Licedei lui vaut un amour immodéré du public, une ferveur populaire difficilement imaginable. Certains de ses numéros s’inscrivent dans l’histoire, comme le fameux « Nizya-Zya » qu’il invente au milieu des années 1980. Un premier clown (Slava) tente perpétuellement de bouger des choses. Dans son dos, un autre hurluberlu tente à chaque pas de l’en empêcher, en lui répétant : « Nizya » (« On ne peut pas »). Jusqu’à ce que le premier lui crie, excédé : « Zya », néologisme russe signifiant « On peut ». Ce « nizya-zya » est alors devenu, à la fin des années 1980 en Russie, un mot de passe circulant dans les lycées, les usines, les bureaux… Un symbole de la liberté qui fermentait dans toutes les couches de la société.

Pourtant, Slava n’a jamais été réellement inquiété par les autorités. « Je ne m’intéresse pas à la politique, s’amuse-t-il. On a dit que Carandache était le clown de Staline, Oleg Popov celui de Khrouchtchev, et que j’ai été celui de Gorbatchev. Mais je ne me reconnais pas dans ce rôle de fou du roi. Un clown qui travaille sérieusement son art donne, de manière simple, primitive, l’image de son temps. Si j’ai exprimé mon époque, c’était de manière purement intuitive. »

En France, il y a bien des grincheux pour susurrer que les spectacles de Slava Polunin seraient devenus de grosses machines commerciales. Les grincheux ont pris beaucoup de pouvoir dans le théâtre. Et l’art du clown, un des plus purs qui soient quand il est porté à son apogée, a perdu de son aura, au profit des amuseurs et autres one-man-showers sans profondeur et sans grâce.

Le constat laisse songeur un Slava qui observe que, dans un monde de plus en plus concurrentiel et technologique, le public vient chercher auprès du clown une certaine idée de l’humain. « C’est valable partout dans le monde, et pas seulement dans une Russie lancée à corps perdu dans le capitalisme sauvage », conclut-il, lové dans les murs accueillants de sa maison rêve, une utopie devenue réalité.

Fabienne Darge



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